décolonisation

Léopold II must fall

Quelles sont les attentes concrètes des associations mobilisées pour la décolonisation de l’espace public ? Nous avons sondé deux d’entre elles : le Collectif mémoire coloniale et lutte contre les discriminations et Intal.

La résolution « relative à la décolonisation structurelle et inclusive de l’espace public bruxellois » (1) qui vient d’être adoptée par le Parlement bruxellois (lire ici) fait suite à plusieurs années de mobilisation d’associations qui ont porté ce débat. Nous avons demandé à deux d’entre elles de préciser leurs attentes par rapport au résultat de l’adoption de cette résolution. D’une part, le Collectif mémoire coloniale et lutte contre les discriminations (CMCLD) qui est notamment connu pour les visites guidées du patrimoine colonial qu’il organise régulièrement. D’autre part Intal, une association engagée pour le développement souverain des peuples et qui a – entre autres – pris activement part à la campagne pour la création d’une place Lumumba.

A lire leurs réponses, il apparaît que la question de la décolonisation de l’espace public n’est pas pour elles un but en soi, mais avant tout un moyen pour susciter une prise de conscience et un changement social plus larges. Les deux associations s’accordent pour juger qu’à court ou moyen terme, la statue équestre de Léopold II de la place du trône devrait être déboulonnée et transférée dans un musée (l’une d’entre elles propose que, dans un premier temps cette statue fasse l’objet d’une « contextualisation » décoloniale artistique in situ). Elles se rejoignent également pour souhaiter l’érection d’une statue en l’honneur de Patrice Lumumba. Toutefois, en l’absence de nouvelles campagnes spécifiques sur ces sujets, suffira-t-il du vote de la résolution parlementaire pour que les autorités communales et régionales concernées donnent suite à leurs attentes ?

« Nous demandons l’érection d’une statue en hommage à Patrice Lumumba »

Ensemble ! : Quelle est votre attente principale par rapport au résultat concret de cette résolution d’ici la fin de la législature ?

CMCLD : Cette résolution est un outil de plus pour réaliser l’indispensable travail de décolonisation des mentalités auquel nous nous sommes attelés depuis plusieurs années, sans attendre personne. Nous allons tenter de l’utiliser le mieux possible. Nous estimons que pour qu’elle soit efficace et tienne ses engagements, les résultats concrets de cette résolution doivent être, au moins : 1) d’établir formellement les responsabilités des commanditaires des actes coloniaux et des acteurs de terrain ; 2) d’épingler clairement les structures de discrimination et de racisme anti-noirs, ceci afin de pacifier la société belge ; 3) d’aboutir à un calendrier clair pour la décolonisation effective du Musée de Tervuren et notamment que la diaspora et les États africains concernés soient représentés dans la gestion structurelle de ce musée ; 4) d’aboutir à l’adoption d’une loi sur l’obligation de l’enseignement de l’histoire coloniale dans les écoles et universités ainsi qu’à la mise en œuvre des moyens matériels pour la diffusion de cette histoire. Les luttes décoloniales en Belgique démontrent cependant qu’il ne suffit pas simplement de textes de lois ou de résolutions pour que les choses changent. Il faudra nécessairement que la société civile, au travers de ses différentes organisations décoloniales, continue sa mobilisation pour faire de cette résolution autre chose qu’un simple coup politique.

Intal : Nous soutenons cette résolution dont l’adoption par le parlement bruxellois, poussée par des acteurs de terrains, est un moment historique dans le processus de décolonisation entamé par la Belgique. Nous souhaitons principalement qu’elle aboutisse à un changement au niveau des noms des rues et des statues coloniales. Que celles qui rendent hommage à la colonisation soient placées dans des espaces éducatifs (tels que des musées) expliquant leur origine, c’est-à-dire qu’elles ont été érigées à une époque où la colonisation était vue comme grande réussite. Il ne s’agit pas de nier l’histoire mais, bien au contraire, de faire savoir qu’à une époque la colonisation a été racontée par l’Etat belge comme une action bienfaitrice. Nous sommes également favorables à ce que des noms de rues et de nouvelles statues commémorent les victimes de la colonisation et rendent hommage aux défenseurs de l’indépendance des colonies, comme cela a débuté avec la création du square Lumumba. Ces combattants de l’indépendance se sont battus pour la dignité de la population, pour la justice et des droits égaux pour tous. En cela, ce sont des modèles pour la population, qu’elle soit afrodescendante ou non.

A travers ces changements dans l’espace public, nous souhaitons notamment éclairer le contenu de la notion même de colonisation, qui est un mécanisme de domination économique, politique et militaire. Appréhender cette notion permet d’attirer l’attention sur le présent, à savoir des relations toujours inégales entre la Belgique et le Congo, le néocolonialisme, etc. A l’heure actuelle, les matières premières telles que le cobalt et le cuivre du Congo sont un enjeu pour des États tels que la Belgique.

Que pensez-vous qu’il faille faire de la statue équestre de Léopold II située place du trône ?

CMCLD : Nous pensons qu’il faut aborder le sort de cette statue emblématique dans le temps. Car il ne s’agit pas seulement de la question de la déboulonner ou de la garder. Il s’agit, quoique l’on fasse, d’atteindre l’objectif important de la décolonisation des mentalités en passant par celle des espaces publics. Durant un premier temps, il faudra stimuler le débat (y compris autour de cette statue) sur les actes, la responsabilité et la personne de Léopold II. Parallèlement, il faudra réaliser un travail de contextualisation de la statue, par exemple par la pose d’une plaque avec un texte explicatif, mais aussi par l’intervention d’artistes décoloniaux qui, par un travail efficace et visible feront clairement un contre-pied au message initial véhiculé par la statue. Plusieurs idées ont déjà été évoquées ces dernières années à ce sujet. Par exemple : transformer le socle sur lequel est posée la statue en un sarcophage, illustrant les morts du colonialisme sous L’État libre du Congo et couper une main à Léopold II ; entourer la statue d’autres statues de personnes essayant de la déboulonner, pour expliciter le fait que la statue est l’objet de conflit dans notre société aujourd’hui, etc. Dans un second temps, qui sera défini par un état de décolonisation suffisamment poussé de l’opinion publique, il s’agira alors de déplacer et/ou de déboulonner carrément cette statue, mais cette fois-ci comme une étape d’un processus décolonial consenti par la majorité de la société après l’éclairage sur le fait colonial et ses acteurs majeurs, dont Léopold II.

Intal : Cette statue de Léopold II ainsi que celles d’autres dignitaires du régime colonial doivent être déplacées dans des espaces éducatifs (tels que des musées) afin que la population puisse développer sa connaissance du passé colonial de la Belgique. Les milliers de personnes rassemblées en juin à Bruxelles, à Anvers, à Gand et à Liège au cri de Black Lives Matter réclamaient également que notre espace public – à travers ses rues et ses places – raconte enfin la société que nous voulons : une société égalitaire et solidaire qui rend hommage à des combattants de la liberté et de l’égalité comme Patrice Lumumba et non une société capitaliste, raciste et nostalgique du passé colonial, qui rend hommage à des criminels comme Léopold II – responsable de la mort de 5 à 10 millions de Congolais, entre 1875 et 1908 et, en Belgique, de la répression dans le sang de gens qui se sont battus pour l’adoption de lois sociales.

« Nous ne voulons pas d’une société qui rende hommage à des criminels comme Léopold II »

Êtes-vous favorable à l’érection d’une statue figurative en hommage à Patrice Lumumba (par exemple sur l’actuel square Lumumba) ?

CMCLD : Bien évidemment, d’autant plus que cela faisait déjà partie des revendications que nous portions en 2018 pour la création de ce square, de concert avec d’autres organisations, lors des négociations avec la ville de Bruxelles. Nous demandons non seulement l’érection d’une statue en hommage à Patrice Lumumba à cet endroit mais aussi, là ou ailleurs, de statues rendant hommage à ses deux compagnons Joseph Okito et Maurice Mpolo, ainsi qu’à tou.te.s les combattantes et combattants de l’indépendance du Congo.

Intal : Oui, l’indépendance du Congo est le fruit d’un large mouvement, composé de grands militants comme Patrice Lumumba, qui relayait la volonté d’indépendance de la population subissant les coups, les humiliations, la ségrégation et le travail effréné pour des salaires de misère. Au Congo, mais aussi ailleurs en Afrique (Ghana, Sénégal, Mali…), beaucoup se sont battus, parfois au prix de leur vie, pour mettre fin à la colonisation. Lumumba est un véritable symbole de la lutte pour la justice. Une telle statue contribuerait à entretenir leur mémoire et à soutenir les aspirations de la jeunesse en Belgique à vivre dans une société égalitaire et solidaire. Nous souhaitons qu’il ne s’agisse pas d’une statue abstraite, comme certains l’ont proposé, mais une statue figurative qui incarne Lumumba pour le public et lui donne une image de cet homme juste, honnête et combatif. 

(1) Doc. A – 192/1

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